L’idée du Bon Vivre face aux défis du sous-développement: Dilemmes

20 Juil

Par Fidel Pérez Flores

Dans le cadre de la Conférence Rio + 20, la voix de quelques gouvernements latino-américains attire l’attention. Leur approche clairement plus dénonciatrice des rapports directs qui existent entre les mécanismes de développement capitalistes et le constat actuel d’une forte dégradation des conditions environnementales intrigue tout en offrant une véritable alternative. Ainsi les gouvernements Boliviens et Équatoriens accompagnent leur critique du système économique d’une vision qui place l’impact des activités humaines sur la nature au premier plan et proposent l’adoption d’un système fondée sur le paradigme du Bon Vivre, qui privilegie les droits de la nature et l’harmonisation complète de l’être humain avec les écosystèmes. A la différence de ce qui s’était produit lors de la première Conférence de Rio en 1992, la présence de ces voix introduit enfin un véritable débat et offre une confrontation claire sur les questions environnementales, les solutions proposées par le concept d’économie verte et les défis concernant la pauvreté. En conséquence, il est aujourd’hui nécessaire de prêter attention aux difficultés que le paradigme du Bon Vivre rencontre lorsqu’il s’agit de passer à l’action avec des politiques publiques concrètes. En effet, appliquer le principe des droits de la nature entraine l’apparition d’un certain nombre de contradictions, particulièrement dans des pays qui accumulent les fléaux du sous-développement et dont l’économie dépend fortement de l’exploitation de ressources naturelles exportables et non renouvelables.

Lors des discussions préparatoires pour la Conférence Rio+20, les représentants de la Bolivie et de l’Équateur ont questionné haut et fort la continuité d’un idéal de croissance fondé sur les relations capitalistes de production et une conception de la richesse centrée sur la capacité à consommer et acquérir la plus grand quantité de services et produits matériels[1]. Ils opposent à ce modèle une conception de vie basée sur le lien social et une harmonie avec la nature et les écosystèmes pratiquée depuis des siècles  par leurs peuples autochtones : le Bon Vivre. Cette approche reconnait que la croissance économique comporte des limites pour une nature dans laquelle les êtres humains doivent pourtant apprendre à vivre. Le progrès matériel de l’humanité ne peut indéfiniment continuer sans que cela n’implique des pertes catastrophiques pour l’environement. La participation des délégations équatoriennes et boliviennes à la Conférence Rio + 20 s’est donc fondée sur ces principes inscrits dans leurs  constitutions respectives. Il serait essentiel qu’une attention particulière soit portée à leur propos car leur expérience et leurs questionnements peuvent énormément contribuer à la nécessité de trouver un compromis sérieux pour le développement durable de la part des économies les plus riches, et donc polluantes, de la planète.

Cependant, il ne s’agit pas de tomber dans l’idéalisme ou la propagande, il est donc essentiel de présenter également les difficultés et les contradictions que les principes généraux du Bon Vivre rencontrent dans la vie politique interne de ces pays lors du passage à l’action concrète. C’est avec cet objectif en tête que Jessica Camille et Elizabeth Cooper, dans leur article intitulé Evo Morales, Climate Change, and the Paradoxes of a Social-Movement Presidency[2], nous offrent une véritable fenêtre d’observation de l’intérieur de la Bolivie où le gouvernement Morales rencontre régulièrement des difficultés à maintenir une véritable cohérence entre ce qu’il proclame dans les forums internationaux et les choix politiques pris « à la maison ». Ainsi des projets de développement d’infrastructures et d’exploitation des ressources naturelles considérées par le gouvernement bolivien comme indispensables pour l’économie nationale sont contestés par des acteurs sociaux qui dénoncent eux une véritable contradiction entre ces projets (et leurs impacts) et les principes même du respect des droits de la nature. En effet, ainsi que l’affirme Pablo Stefanoni[3], le désir de changement vers le modèle du Bon Vivre amène des contradictions importantes avec la nécessité de surmonter les conditions de précarité extrême qui sont le quotidien d’une bonne partie de la population bolivienne.

Pour le vice-président bolivien, Álvaro García Linera, il s’agit d’une des « contradictions créatives »[4]  dans lesquelles se trouve le procès politique bolivien actuel. Différentes conceptions et projets d’avenir s’y affrontent, chacun défendu par l’un des divers soutiens « sociaux » du gouvernement Morales, suscitant de nombreux dilemmes et la mise en œuvre de solutions complexes. Par exemple, en ce qui concerne la défense des droits de la « mère Terre », l’une des idées fortes du discours des pays tels que la Bolivie et l’Équateur à la Conférence Rio+20, sa stricte application s’avère incompatible avec l’un des projets phares du gouvernement bolivien, à savoir le développement industriel du pays pour en finir avec la logique d’exploitation des richesses nationales au bénéfice de compagnies étrangères qui contribuent peu à la création d’un dynamisme économique interne. D’après Linera, il faut continuer d’avancer sur ce projet d’industrialisation tout en faisant attention à n’intervenir que modérément sur l’environnement. Toutefois Cela reste clairement une question non résolue dans l’arène politique bolivienne.

Du côté du gouvernement équatorien, des initiatives, présentées par leurs auteurs comme des efforts concrets pour affronter les défis du sous-développement sans pour autant abandonner les préoccupations du « Bon Vivre » existent :

  • le projet « Yasuni-ITT », qui refuse d’exploiter 20% de ses réserves pétrolifères en échange de ressources provenant des fonds internationaux pour financer des programmes de développement ;
  • « les calculs des Émissions Liquides Évitées », mécanisme qui identifie les émissions non faites par les pays en développement en vue d’obtenir une compensation économique;
  • la mise en valeur du concept de « trace écologique »,voie de création d’indicateurs sur les coûts que le développement a sur l’environnement.

Lancées sur les tables de discussions auprès des gouvernements comme de la société civile lors de la Conférence Rio + 20, ces initiatives méritent une discussion sérieuse si l’on veut commencer à faire de la défense des droits de la « mère Terre » une question plus pratique que rhétorique.


[1] Pour une exposition plus approfondie des positionnements des pays sud-américains voir Fidel Pérez Flores et Regina Kfuri. Os governos sul-americanos frente ao tema ambiental: iniciativas e articulações regionais rumo à conferência Rio + 20. In: Observador Online, v.6, n.07, juillet 2011. http://observatorio.iesp.uerj.br/images/pdf/observador/observador_v_6_n_7_2011.pdf

[2] Jessica Camille et Elizabeth Cooper. Evo Morales, Climate Change, and the Paradoxes of a Social-Movement Presidency. In: Latin American Perspectives 173, v. 37 No. 4, juillet 2010, pp. 238-244

[3] Pablo Stefanoni. ¿Y quién no querría “vivir bien”? Encrucijadas del proceso de cambio boliviano. InÉ Crítica y Emancipación, n.7, pp 9-25, premier semestre de 2012.

[4] Voir Fidel Pérez Flores. Bolivia: gobernar hacia la izquierda entre contradicciones creativas. In: Red Seca: Revista de actualidad política, social y cultural. 2 avril 2012. http://www.redseca.cl/?p=2808

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