Rio +20 : vers une nouvelle donne énergétique mondiale ?

10 Juin

Par Miguel Dhenin*

Dans quelques jours, la ville de Rio de Janeiro (Brésil) s’apprête à recevoir la conférence mondiale sur le développement durable, intitulée Rio +20. Celle-ci fait référence à la conférence ECO-92, qui avait eu lieu vingt ans auparavant dans la capitale carioca. A l’époque, le bloc « occidental », soutenu par son courant libéral, diagnostiqua alors la « fin de l’Histoire[1] », avec la défaite du bloc « soviétique » contre l’occident capitaliste. Francis Fukuyama et d’autres, à vrai dire la plupart des élites mondiales, n’avaient qu’à constater la fin d’un projet de grande envergure initié par l’URSS à la fin de la Seconde Guerre Mondiale. Dès lors, une seule « hyperpuissance[2] », les États-Unis d’Amérique, étaient alors sortis vainqueur d’un conflit froid et distant entre blocs, instrumentalisant dans différentes régions des conflits de faible intensité.

Deux décennies après cette étape importante dans la mise en place d’un agenda mondial sur le développement durable, la crise financière de 2008 et les scénarios moroses de croissance en Europe et aux États-Unis offrent un scénario politico-économique mondial très différent de celui de la conférence de 1992. En effet, la redistribution du pouvoir économique dans le système international a été en quelque sorte une fenêtre d’opportunité pour les différents pays émergents. Comme le rappelle l’éditorialiste américain Farid Zakaria, il s’agit dans une certaine mesure, bien plus que le déclin annoncé des États-Unis, la montée en puissance des autres acteurs économiques émergents (thèse connue comme « The Rise of the Rest »). Leur participation dans le PIB mondial est aussi importante que le dynamisme de leur démographie. La Chine, l’Inde et le Brésil, dans une certaine mesure, sont des partenaires stratégiques pour les Etats-Unis, mais ces acteurs ont développé entre eux un dialogue Sud-Sud de plus en plus significatif.

La demande énergétique mondiale explose

La montée en puissance de la Chine, à la fin des années 1990, avec l’ouverture de son marché aux grandes compagnies multinationales, symbolisa la montée en puissance d’un acteur économique différencié, à la fois grand exportateur et capable de dynamiser son marché intérieur. Très vite, la grande question stratégique liée à la Chine fût celle de sa capacité à garantir sa sécurité énergétique. La Chine, les États-Unis d’Amérique et l’Union Européenne sont parmi les plus grands consommateurs et producteurs d’énergie dans le monde. [3] La question centrale est donc : Comment garantir un niveau de croissance satisfaisant avec une consommation énergétique soutenable?

L’enjeu de la conférence Rio+20 est d’arriver à un consensus sérieux entre les principaux pays consommateurs d’énergie non renouvelables (hydrocarbures, charbons, etc.) et les nouveaux pays émergents afin qu’ils puissent ensemble décider de réduire la pression exercée sur la planète. Évidemment, les indicateurs économiques de ces pays (particulièrement l’Union Européenne, le Japon et les États-Unis d’Amérique) n’incitent pas à réduire la voilure, alors que les taux de croissance restent très faibles et que certaines économies sont entrées en récession. Les pays émergents, quant à eux, aspirent évidemment à augmenter leur niveau de production de richesses et donc par conséquent, augmenter drastiquement leur niveau de consommation énergétique.

Les économies de ces différents acteurs sont à des stades très différents de développement et ont ressenti la crise financière mondiale de 2008 de manière très inégale. Si la demande énergétique mondiale augmente, dès lors, la sécurité énergétique de certains pays se verrait donc menacée par les nouveaux marchés de consommateurs (chinois, indiens, latino-américains et africains principalement). La sécurité énergétique serait donc liée dans une certaine mesure au niveau de production. Cependant, de nouveaux indicateurs de richesse, comme le PIB durable, proposé par certains économistes orthodoxes, offre une réponse différente au problème posé.

Quelle(s) alternative(s) face au dilemme énergétique ?

L’économiste français Pierre-Alain Muet  expliqua très bien cette vision dans un article paru en avril 2006 intitulé «Pour un PIB durable ». Celui-ci argumentait de la manière suivante: « il faut également que nous changions notre conception du progrès. Depuis la révolution industrielle, le progrès technique a été essentiellement orienté vers l’augmentation continue de la productivité du travail – on produit en une heure de travail vingt fois plus de biens qu’il y a un siècle -, comme si le facteur rare était le travail, alors qu’en réalité les facteurs rares sont l’environnement et les ressources non renouvelables. Si nous faisons dans le siècle à venir des progrès comparables, en réduisant dans les mêmes proportions la pollution et la production de déchets, alors nous pouvons espérer rendre notre modèle de croissance vraiment soutenable. [4] »

La sécurité énergétique est donc à la fois un énorme défi lancé aux pays qui s’inscrivent dans la démarche de la conférence Rio+20. Garantir la sécurité énergétique des pays pour garantir une croissance appelée « verte », favorisant un développement économique qui s’inscrit dans une logique durable. Le programme global sur l’énergie[5] proposé par les organisateurs est ambitieux, mais les difficultés rencontrées par les gouvernements du sud de l’Europe (Espagne, Grèce, Portugal) peuvent évidemment compromettre le changement radical auquel les principaux pays consommateurs devront faire face. Dans un tel scénario, le succès de la conférence de Rio dépendra de la capacité des acteurs économiques centraux[6] (G8) à dialoguer avec les pays émergents[7] (BRICS). Les préoccupations en matière énergétique étant sensiblement différentes, on peut donc se demander si, au sortir de la conférence Rio+20, on ne sera pas confronté à un nouvel antagonisme entre « blocs » (G8/BRICS) face aux questions énergétiques majeures.

* Doctorant à l’Université Paris 3 – Sorbonne Nouvelle.


[1] Francis Fukuyama. La fin de l’Histoire et le dernier homme, Flammarion, Collection Champs, 1993, 448 p.

[2] Le premier à avoir traité cette thématique est Zbigniew Brzezinski dans Le Grand Échiquier : l’Amérique et le reste du monde, où il décrit les États-Unis comme la seule puissance à avoir la suprématie simultanée dans les quatre domaines-clés : militaire, économique, technologique et culturel.

[3] Voir les données statistiques disponibles dans le bilan annuel World Energy Outlook de l’Agence Internationale de l’Energie (AIE).

[4] Muet, Pierre Alain. Pour un PIB durable. Revue Alternatives économiques, n°246 – avril 2006, Paris. Disponible en ligne sur : http://www.alternatives-economiques.fr/pour-un-pib-durable_fr_art_199_23073.html

[5] Données issues du site internet (en anglais) de la conférence Rio +20. Pour plus d’information sur l’initiative pour l’énergie soutenable pour tous (Sustainable Energy for All initiative), voir http://www.sustainableenergyforall.org/.

[6] Le G8 (pour « Groupe des huit ») est un groupe de discussion et de partenariat économique de huit pays parmi les plus puissants économiquement du monde : les États-Unis, le Japon, l’Allemagne, la France, le Royaume-Uni, l’Italie, le Canada et la Russie.

[7] BRICS est un acronyme anglais pour désigner une organisation regroupant le Brésil, la Russie, l’Inde, la Chine et l’Afrique du Sud, précédemment appelé BRIC avant l’ajout de ce dernier pays en 2011.

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